De la conception à la fabrication

Le processus de création : point de vue scénographique
Croquis pour Hercule, personnage du spectacle Les Gardiens du feu
du Théâtre de l'Avant-Pays
par Patrick Martel


Le scénographe qui s’attaque à la conception d’un spectacle de marionnettes devra se rendre à l’évidence : aucune recette miracle n’existe afin d’aborder un projet. Tantôt, on demandera au concepteur d’illustrer un texte déjà écrit. Parfois, on le convoquera à une première rencontre où l’embryon d’une idée sera à développer complètement. À chaque fois se tracera un chemin nouveau. C’est, à mon avis, ce qui fait de ce métier une source inépuisable de plaisir créatif. La marionnette, on le sait, est un médium visuel. On n’a pas le choix, tout est à construire : les « acteurs » autant que l’univers dans lequel ils évolueront. Cependant, l’aspect formel n’est pas tout. Un thème, un texte, bref, le désir de dire quelque chose est également important. C’est donc souvent un « monstre à plusieurs têtes » (composé de metteurs en scènes, d’auteurs, de scénographes, de marionnettistes, etc.) qui permettra à un spectacle d’être créé.

Au Théâtre de l’Avant-Pays, où j’interviens à titre de scénographe depuis 1994, les processus de création, à l’instar des productions, diffèrent à chaque fois. Pour Les Gardiens du feu, le « monstre » n’aurait su se passer d’une seule de ses têtes. À l’été 1999, un laboratoire de recherche et d’expérimentation regroupe trois scénographes-concepteurs de marionnettes (Marc-André Coulombe, Serge Deslauriers et moi-même) et deux metteurs en scène (Michel P. Ranger et Michel Fréchette, qui dirigent le projet). Les objectifs : se doter d’une banque de propositions scénographiques n’ayant aucun lien obligé avec le montage d’une production et réfléchir sur les enjeux spécifiques à la marionnette et au théâtre pour l’enfance et la jeunesse. Après une série de séances de travail organisées autour de thèmes spécifiques découlant des années de pratique de l’Avant-Pays, nous avons devant nous non pas un spectacle, mais des images, des idées, des grandes lignes et même nos « dix commandements ». Nos rencontres nous permettent d’enfin exprimer ces idées qui nous sont chères depuis toujours, sans pour autant avoir à les faire entrer de force dans une production.

Sont ensuite venues les réelles réunions de production. Un spectacle (mais lequel ?) allait naître de cette tempête d’idées. Se greffent au groupe deux nouveaux intervenants : Dominic Anctil, comédien et Joël Da Silva, auteur. Les idées de chacun se répondent. Les idées de l’auteur séduisent les scénographes : ils y reconnaissent les leurs. Les interventions des metteurs en scènes font évoluer les idées, les canalisent. Nous avons avant longtemps un synopsis, quelques esquisses de personnages. Une idée de scénographie proposée beaucoup plus tôt dans le processus revient sans cesse dans les discussions : oui, nous pourrons raconter cette histoire avec ce dispositif. Nos fondations sont maintenant en place. Vient alors le procédé de polissage. Les metteurs en scène établissent des stratégies de mise en scène et dirigent l’auteur et l’équipe de scénographes qui, elle, s’en donne à cœur joie. À trois, nous proposons tour à tour des dessins. Tout est permis. Une esquisse correspond parfaitement à un personnage ? Nous la gardons telle quelle. Une proposition nous fait allumer sur une grande ligne? Nous retravaillons tous nos dessins dans cette optique. Un personnage ne nous convainc pas? Marc-André reprend le dessin de Patrick qui s’inspirait du dessin de Serge repris par Marc-André qui s’inspirait… Vous voyez le portrait. Une montagne de croquis est alors classée et montée sur un grand mur. Comme dans une galerie-d’art-buffet-chinois, l’auteur et les metteurs en scène choisissent, influencés par nous, biaisés scénographes que nous sommes. L’auteur réécrit des scènes en fonction des images proposées, les Michel (s) ajustent leur tir et nous, les concepteurs, devons dire adieu à des tas de dessins. Une belle leçon d’humilité…

Le procédé, pour finir, se " traditionalise ". Je m’occupe à maximiser les possibilités du décor en élaguant tout ce qui n’est pas essentiel et en comblant les zones grises. Les maquettes finales de marionnettes et « d’objets » ne seront jamais signées. Comment pourraient-elle l’être? Trois noms apparaîtront dans le programme. Ajoutez à cela des concepteurs qui forment une bonne partie du personnel d’atelier et vous obtenez un spectacle où tous les intervenants se reconnaissent fièrement.

Cette expérience, en plus d’avoir été une source de discussions intenses et de déraillements rafraîchissants, a donné, je le crois, des résultats riches et solides, puisque fruits d’un tissage d’idées. Le futur ne me réserve pas nécessairement de pareils processus, mais il m’en restera toujours quelque chose. Quelque chose qui me donne l’impression d’aller plus loin. En plus de me forcer à faire face à mes propres idées, mon métier de scénographe me confronte aux idées des autres. Pour moi, être une des têtes d’un si beau monstre, c’est ça mon métier.

 

Photos

     

Hercule: esquisse

Marc-Andrée Coulombe

Hercule: esquisse

Serge Deslauriers

Hercule: esquisse

Patrick Martel

Hercule: esquisse

finale